Il est maintenant 14h00, cette matinée m'a paru une éternité, je connais chaque détail de cet endroit, le moindre petit graffiti, je me suis même habitué à l'odeur. Alors que je digère mon sandwich jambon-fromage gracieusement offert par l'Etat, deux policiers entrent brusquement dans ma cellule :
- Vous me libérez ? Ca y est ?
- Non, pas vraiment, dit le policier, tout en me menottant.
- Où allons-nous alors ?
- Au tribunal jeune homme, pour savoir ce que l'on va faire de toi !
- Cool...
La route est embouteillée, ça doit faire au moins dix minutes que nous sommes sur la Nationale, au niveau de Trappes. Des questions auxquelles je n'arrive pas à répondre commencent à me traverser l'esprit. Je commence à être un peu plus réaliste sur ce qui pourrait m'attendre. L'image d'Olivia me revient toutes les trente secondes comme un flash dans ma tête, à chaque fois, je ressens une montée d'adrénaline, comme un n½ud dans le ventre. Le mot prison commence aussi à m'obséder, il devient plus en plus présent. J'ai essayé de questionner les policiers qui me paraissaient à peu près aimable pendant ma garde à vue, sur ce à quoi je pouvais m'attendre, mais aucun ne m'a parlé de prison.
Nous arrivons enfin, il nous a fallu trois quarts d'heure pour parcourir la distance Elancourt-Versailles... Nous descendons de la voiture, je suis menotté et entouré de trois policiers, il y a du monde à Versailles, je regarde le sol pour ne pas être reconnu, on ne sait jamais. Nous entrons dans le tribunal, les policiers me traînent jusqu'à un long couloir où il y a des cellules de garde à vue de chaque côté destinées aux délinquants en attente de jugement, l'odeur est différente mais loin d'être agréable. On me jette dans une cellule située vers le fond, je m'assieds et me mets à réfléchir gravement, j'ai toujours aussi peur et un mal de ventre terrible.
Si je vais en prison, que va penser maman ? Et papa ? Olivia m'attendra-t-elle ? Que vont dire mes s½urs ? Mes amis ? Et moi, que pourra-t-il m'arriver là bas ? ... non, il faut à tout prix que j'enlève cette idée de ma tête, Olivier, ce soir tu es chez toi, maman t'a préparé un bon repas, ne t'inquiète pas. J'ai peur.
J'entends des voix dans les cellules voisines, des détenus parlent d'une cellule à l'autre. Ils parlent de ce qu'ils ont fait, de ce qu'ils risquent, l'un d'eux est venu directement de la maison d'arrêt de Bois d'Arcy pour se faire juger suite à sa détention provisoire, cela fait six mois qu'il est là bas, il espère vraiment rentrer chez lui ce soir, moi aussi.
Le temps passe, je repense à ce graffiti que j'ai vu dans la cellule en garde à vue, j'arrête donc de cogiter. Ce qui devra m'arriver m'arrivera.
Le temps est long, très long, cela doit faire quatre heures que je suis là à attendre. Je ne cesse de penser à Olivia, cela va bientôt faire deux ans que nous sortons ensemble, nous n'avons jamais passé plus de quarante huit heures sans nous voir. J'espère que je serai avec elle ce soir.
Ça y est ! On vient enfin me chercher, un policier me sort de la cellule, il me menotte, je n'en vois pas vraiment l'intérêt mais ne dis rien, j'ai d'autres soucis que ce bout de métal qui entoure mes poignets. Nous montons un escalier, une porte s'ouvre, nous arrivons directement dans la septième chambre correctionnelle du Tribunal de Versailles. Je suis assis à gauche du juge, derrière une sorte de comptoir. J'observe la salle, sur une rangée de bancs j'aperçois : mon père qui me fixe tristement, ma mère qui regarde le sol l'air désespéré, ma s½ur Amandine, mon ami Jérôme et... Olivia, les larmes aux yeux, qui se force à me sourire pour que je garde espoir. Je fais semblant de ne pas avoir vu pour ne pas devoir le lui rendre.
Le juge me demande de me lever, c'est un juge de permanence, il est tard, il veut vite en finir, je me lève, j'ai peur. Le magistrat rappelle les faits, la version qu'il a est celle rendue par l'officier de police. la moitié de ce qu'il raconte est complètement faux, mais je ne réplique pas, je ne sais même pas si j'ai le droit de parler.
Alors que je n'écoutais que vaguement, une phrase me fait l'effet d'un électrochoc: « Etant donné la gravité des faits, et pour éviter les représailles, nous décidons de placer Olivier Soz en mandat de dépôt à la maison d'arrêt de Bois d'arcy pour une durée de six mois, renouvelable une fois. »
Je ne sais que dire, un silence lourd pèse sur la salle, ça me paraît durer des heures, par réflexe, je regarde Olivia, cette fois elle ne sourit plus, elle n'a pas réussi à contenir ses larmes, ma mère est dans le même état. Comment un être humain peut-il décider du sort d'autrui, surtout lorsqu'il a une situation stable ? Une énorme boule se forme dans ma gorge, je ne craque pas, il ne faut pas que je pleure, je ne veux pas que ma famille me voit pleurer.
Les policiers m'emmènent, je croise le détenu de la cellule voisine qui récupère ses affaires pour rentrer chez lui. Je ne peux plus tenir, je pleure. On me conduit jusqu'à un camion, dehors, mon père m'aperçoit, il arrive à se frayer un chemin parmi les policiers et me donne un paquet de cigarettes, je lis dans son regard : « Tiens bon », merci Papa.